Comment un lac envahi par une plante invasive a retrouvé son équilibre : l’action d’AMCO au lac Ossa
Published on 4 mai 2026Au Cameroun, la Réserve de Faune du lac Ossa abrite un écosystème unique. Le lac Ossa abrite particulièrement une faune aquatique riche, dont deux espèces emblématiques et menacées : le lamantin (VU) et la tortue à carapace molle (VU). Mais il y a quelques années, cet équilibre fragile a été brutalement remis en cause.
Tout commence autour de 2016. Une plante aquatique flottante, la salvinia — originaire des États-Unis — fait son apparition dans le lac, du à l’ouverture du barrage situé en amont et à la déforestation des berges du lac. D’abord discrète, elle ne suscite pas d’inquiétude immédiate. Cette absence de réaction va pourtant laisser le temps à l’espèce de s’installer durablement.

A gauche, un membre de l’association AMCO montre la salvinia. A droite, un pêcheur prépare son filet. Crédit Nicolas Salaun, 2024.
En quelques années, la situation bascule. Entre 2019 et 2021, la salvinia prolifère à grande vitesse, jusqu’à recouvrir près de la moitié de la surface du lac. Un épais tapis végétal se forme, empêchant la lumière de pénétrer et limitant les échanges d’oxygène. Le phénomène d’eutrophisation s’installe, asphyxiant progressivement les autres formes de vie aquatique.
Les conséquences sont visibles et rapides. Le lamantin disparaît de la zone, privé des plantes dont il se nourrit (pour en savoir plus sur les actions d’AMCO pour la conservation du lamantin, lisez cet article). Les pêcheurs, eux aussi, sont directement touchés : leurs filets se retrouvent bloqués, les voies de navigation deviennent impraticables, et les captures diminuent fortement. Le lac, autrefois source de vie et de revenus, devient un espace contraint.

A gauche, une bordure du lac envahi par la salvinia (crédit Marie Furtado 2026). A droite, un martin pêcheur pie (Ceryle rudis) (crédit Nicolas Salaun, 2024).
Face à cette crise, l’association AMCO choisit de ne pas opposer conservation et développement local. Au contraire, elle construit sa réponse autour des communautés riveraines, en cherchant à maintenir des sources de revenus tout en luttant contre l’invasion.
Dans un premier temps, des opérations de retrait manuel de la salvinia sont mises en place. Mais la croissance extrêmement rapide de la plante rend ces efforts insuffisants. AMCO décide alors de transformer cette contrainte en opportunité. La salvinia récoltée est valorisée sous forme de charbon écologique. Les communautés locales sont formées à un processus artisanal qui combine carbonisation, broyage, mélange avec de l’amidon de manioc, puis moulage et séchage. Depuis 2021, cette activité a permis de produire plus de 100 kg de charbon, tout en générant des revenus complémentaires pour des populations déjà fragilisées.

Fabrication de charbon écologique à partir de la salvinia. Crédit Marie Furtado, 2026.
En parallèle, l’association accompagne le développement d’un écotourisme local. Des pêcheurs sont formés pour devenir éco-guides, tandis que des femmes du village participent à l’accueil et à la restauration des visiteurs. Le lac continue d’attirer, par sa beauté et la richesse de son environnement. Si certains visiteurs expriment leur déception de ne pas apercevoir de lamantin — une observation rare et jamais garantie — l’expérience reste globalement positive. Des projets d’amélioration des infrastructures, notamment pour l’hébergement, sont envisagés.

Durant la mission de suivi et d’évaluation, Marie, chargée de mission au PPI, profite d’un repas préparé par les riveraines, après la visite du lac Ossa. Crédit Marie Furtado, 2026.
Mais AMCO sait que ces initiatives ne suffisent pas à résoudre le cœur du problème. À partir de 2021, l’association met en place une stratégie plus ciblée : la lutte biologique. Un insecte spécifique, le charançon de la salvinia, est introduit dans le lac. Son fonctionnement est particulièrement intéressant : il se nourrit exclusivement de cette plante invasive et ne survit pas en dehors de l’eau, limitant ainsi tout risque pour les autres espèces.
Les effets sont rapides. En l’espace d’un an, les tapis de salvinia brunissent et commencent à se dégrader. Le lac redevient progressivement praticable. Entre 2022 et 2023, les signes de rétablissement se multiplient : le lamantin et la tortue à carapace molle font leur retour. Leur présence agit comme un indicateur clair de l’amélioration de l’écosystème.
Cette victoire reste néanmoins partielle. Dans certaines zones, où d’autres plantes ont colonisé les amas de salvinia, l’efficacité du charançon est plus limitée. Et surtout, le retour à un état plus sain du lac entraîne un nouvel effet inattendu.

Présentation par AMCO de leur espace de laboratoire expérimentale pour étudier la relation salvinia-charançon de manière contrôlé. A droite, un bassin recouvert de salvinia. Crédit Marie Furtado 2026.
Avec la reprise des activités, la pression sur les ressources augmente à nouveau. La pêche, qui avait fortement diminué pendant la crise, redémarre intensivement. Les stocks de poissons, qui s’étaient reconstitués, commencent à baisser. Le risque n’est plus l’invasion d’une plante, mais la surexploitation des ressources.
AMCO adapte alors son action. L’association mène des campagnes de sensibilisation auprès des pêcheurs, en promouvant le respect du code de pêche artisanale de subsistance. L’objectif est clair : permettre une exploitation raisonnée, capable de soutenir les besoins des communautés sans compromettre l’équilibre du lac à long terme.

A gauche, un pêcheur du lac Ossa. Crédit Paul Estève 2015. / A droite, un bassin de la ferme piscicole développé comme alternative à la pêche pour limiter la pression sur les ressources naturelles. Crédit Marie Furtado 2026.
L’histoire du lac Ossa illustre bien la complexité des enjeux de conservation. Il ne s’agit pas seulement de restaurer un écosystème, mais de trouver un équilibre durable entre protection de la biodiversité et activités humaines. À travers ses actions, AMCO montre qu’une approche intégrée, ancrée localement, peut produire des résultats concrets — à condition de s’adapter en permanence aux dynamiques du terrain.
Aujourd’hui, le lac respire à nouveau. Mais son avenir dépendra de la capacité collective à préserver cet équilibre retrouvé.

A gauche, une membre de l’association AMCO sur le terrain. A droite, un Palmiste africain (Gypohierax angolensis) niché au dessus du lac. Crédit Nicolas Salaun 2024.






